Préambule

Praxis du design pour un monde meilleur.

La praxis, chez les Grecs, désigne une action qui a sa fin en elle-même : agir pour bien agir, plutôt que pour produire quelque chose d’extérieur. Elle s’oppose ainsi à la poïésis, qui vise une production ou un résultat matériel. La praxis, c’est l’action comme manière de vivre et de transformer le monde, où le sens est dans l’acte lui-même. Au sens d’action sous-tendue par une idée vers un résultat pratique, elle désigne l’ensemble des activités humaines susceptibles de transformer les rapports sociaux et/ou de modifier le milieu naturel.

Ce manifeste est une proposition philosophico-politique qui vise à transposer dans l’activité même du design un sens profond, moteur de changement social et écologique. C’est une tentative d’imaginer une pratique plus responsable, plus exigeante et plus horizontale. Il s’agit de penser le design non plus comme un rouage mécanique du système capitaliste, mais comme une forme d’attention sociale, de justice et de soin collectif qui dépasse toute velléité mercantile.


Les grands axes philosophiques

Selon Simone Weil, l’enracinement est un besoin essentiel de chaque être humain : celui d’appartenir à un tissu de relations, de lieux, d’histoires et de pratiques qui donnent force et continuité à la vie. Être enraciné ne signifie pas se figer, mais participer à un monde vivant où chacun trouve sa place et sa reconnaissance. Le déracinement, lui, fragmente, uniformise et appauvrit : il coupe les liens, isole les individus et dégrade les cultures et les milieux. Mon engagement en tant que designer mais avant tout en tant qu’humain, est de travailler à l’inverse : soutenir les projets qui aggradent plutôt que ceux qui dégradent les racines humaines, qu’elles soient culturelles ou naturelles. Donner de la visibilité aux liens, aux mémoires, aux communautés, et à la nature dont le monde industriel nous coupe de plus en plus. Produire des idées qui nourrissent la diversité, tissent des ponts là ou s’érigent des murs, et participent à la régénération du monde vivant.

Concevoir n’est jamais neutre. Chaque choix créatif – une typographie, une couleur, un agencement, une référence visuelle, un discours spécifique – porte en lui une histoire et véhicule une intention. Ces choix façonnent nos manières de voir et d’habiter le monde. Le design est donc plus qu’une discipline esthétique : il touche à l’être, et de ce fait, il est ontologique donc profondément politique. Reconnaître cette dimension politique impose une responsabilité, donc une obligation : celle de mesurer l’impact de chaque projet et de refuser les projets mortifères. La différence entre information et manipulation réside dans l’introduction – ou l’absence – d’une éthique rigoureuse de probité. Un design responsable assume son influence politique et respecte celles et ceux à qui il s’adresse.

La destruction des milieux naturels n’est pas seulement une perte de biodiversité : c’est la rupture des conditions mêmes de notre existence collective. Comme le rappelait Ivan Illich, l’industrialisme a transformé la Terre en un stock exploitable, oubliant que nous dépendons de ce tissu vivant. Chaque territoire bétonné, chaque espèce disparue, chaque degré de réchauffement nous éloigne un peu plus de la possibilité de garder ce monde habitable. Le design en tant qu’acte de création n’est donc pas neutre. Il engage une responsabilité dans la manière dont il oriente nos usages, nos désirs et nos représentations. Il peut rendre visibles les interdépendances qui nous relient, soutenir les pratiques sobres qui aggradent et enracinent plutôt que celles qui dégradent et déracinent. Cette responsabilité n’est pas une option, mais une obligation éthique. Il s’agit moins de « verdir » nos productions que de concevoir en conscience, avec le maximum de circularité possible, pour maintenir l’habitabilité du monde.

La qualité ne se commande pas à la vitesse. Le temps est une condition essentielle de toute création juste. La précipitation appauvrit : elle réduit l’écoute, limite la réflexion et affaiblit donc la création. La qualité naît de la maturation : du temps nécessaire pour comprendre un contexte, explorer des pistes, laisser les idées s’éprouver et s’affiner. Concevoir avec justesse, c’est donner du temps à l’attention — à l’autre, au monde, au projet. Sans ce temps, la création se fige dans une efficacité immédiate sans profondeur, et perd sa capacité à relier, à signifier, à durer.

Pour être juste, le design doit prendre en compte les vérités sociales, écologiques et scientifiques. Il est nécessaire de l’enraciner dans la réalité des besoins des cibles auxquelles il s’adresse, et de refuser le mode de pensée qui consiste à créer artificiellement un besoin futile là où il n’y en a pas de réel. Il ne s’agit pas de faire du scientisme mais d’assumer que les sciences dures et les sciences sociales sont à même de nous orienter de manière juste vers les besoins véritables de l’humanité et du vivant.

Le design n’est pas une prestation descendante, c’est une co-création. Je crois que l’intelligence collective est un outil très puissant. J’ancre donc ma pratique dans l’horizontalité des relations : chacun·e y apporte son expérience, son savoir et sa sensibilité. Dans mes activités de conception, de formation ou de conseil, je refuse la posture du sachant qui délivre une vérité toute faite et qui ne porte aucune attention au sujet à qui il prête sa force de travail. Le design n’existe pas hors-sol. Il se nourrit de la rencontre avec les autres, de la diversité des points de vue, et de l’attention portée à ce qui relie plutôt qu’à ce qui sépare. Je privilégie l’échange réciproque, la mise en commun des connaissances et l’apprentissage mutuel, parce que c’est de cet entrelacement que naissent les créations les plus justes et les plus enracinées.

Pour que la pratique du design devienne une praxis, c’est à dire un véritable moteur de transformation sociale, il faut cultiver une exigence personnelle de connaissance. Prendre de la hauteur permet de voir le monde tel qu’il est, d’en comprendre les vérités profondes, et ainsi de rendre son travail plus juste, plus aligné avec des besoins réels. Un design responsable s’élève par la recherche, la curiosité et le souci de justesse. Cette verticalité s’incarne dans la capacité à interroger sans cesse ses pratiques et à demeurer dans une dynamique d’apprentissage permanent.

Les communs – ressources, savoirs, espaces partagés – forment l’assise du vivre-ensemble. Ils sont l’incarnation matérielle du lien social. Préserver et renforcer les communs est un acte d’enracinement collectif et de sauvegarde d’une société libre et heureuse. Pourtant, ils sont aujourd’hui directement menacés par la cupidité marchande des intérêts de grandes corporations capitalistes. Leur privatisation serait une dépossession de nos libertés collectives, un acte de déracinement social. Leur défense est donc une obligation que je pose dans ma pratique : refuser le repli individualiste et soutenir les communs chaque fois que l’occasion se présentera.

L’inclusivité n’est pas une option, c’est une obligation. Une communication digne ne peut tolérer l’exclusion. Chaque action de design ou de transmission doit être pensée pour être accessible à toutes et tous, afin de réduire, ne serait-ce qu’un peu, les inégalités structurelles de notre société capitaliste. Cela implique une vigilance concrète dans nos choix créatifs : typographies lisibles, contrastes adaptés, iconographies respectueuses et représentatives, abandon des choix artistiques suggérant des postures de domination. L’inclusivité n’est pas un supplément esthétique, mais une condition de justice et de respect.

Les communs – ressources, savoirs, espaces partagés – forment l’assise du vivre-ensemble. Ils sont l’incarnation matérielle du lien social. Préserver et renforcer les communs est un acte d’enracinement collectif et de sauvegarde d’une société libre et heureuse. Pourtant, ils sont aujourd’hui directement menacés par la cupidité marchande des intérêts de grandes corporations capitalistes. Leur privatisation serait une dépossession de nos libertés collectives, un acte de déracinement social. Leur défense est donc une obligation que je pose dans ma pratique : refuser le repli individualiste et soutenir les communs chaque fois que l’occasion se présentera.

L’attention est une forme de justice. Simone Weil en faisait l’acte premier de toute connaissance et de toute éthique : suspendre ses automatismes pour accueillir pleinement ce qui est devant soi. Sans attention, il n’y a que distraction, indifférence et donc soumission à toutes les forces dominantes et les déterminismes de nos vies. Or, notre époque souffre d’une crise de la sensibilité, comme le souligne Baptiste Morizot : nous perdons la capacité de percevoir le vivant, de sentir les interdépendances, de reconnaître les autres, qu’ils soient humains ou non-humains, comme dignes de considération et d’empathie. Le design, en tant que langage, peut soit accentuer cette crise s’il continue à servir de grand architecte du capitalisme industriel, soit au contraire contribuer à la résoudre en ouvrant des espaces propices à la pensée, à l’attention et à l’empathie. Pratiquer l’attention, c’est travailler à renforcer notre capacité collective de pensée et de sensibilité : élargir nos perceptions, redonner place au sensible et à la nuance, et réparer ce que les structures de domination dégradent et déracinent. C’est cultiver une forme d’élévation qui permet à l’esprit de s’arracher à la passivité et à l’habitude, et de faire converger la pensée et l’action afin de vivre une vie professionnelle dont l’impact positif soit significatif.


La mise en application

Lors de toute création de design, je trouve qu’il est important de cultiver certaines pratiques qui permettent directement et très concrètement de changer l’impact d’un projet sur l’humain et la planète. Lorsque l’on parle d’améliorer l’habitabilité du monde, ce sont des actions réelles qui peuvent être mises en place.

Écoconception

L’écoconception est une façon de travailler qui prend en compte l’impact écologique de chaque maillon de la chaîne de production dans les choix créatif que je peux faire. Il s’agit de choisir des supports de communications peu couteux en énergie et en eau, mais aussi de typographies et de couleurs consommant peu d’encre à l’impression. On parle également de travailler des interface web qui soient légères.

L’écoconception ne change pas le monde, elle ne fait pas de miracles et ne vaudra jamais des engagements militants plus concrets, mais ça ne coûte rien à mettre en place.

Design circulaire

Le design circulaire est une notion connexe à l’écoconception. Il s’agit de créer au maximum des identités qui soient évolutives et qui rendent autonome. (mettre circularité au dessus => le design antifa est collectif et doit perdurer chez l’autre, amélioration constante et non aliénation au designer). Parler de l’artisanat ? (valeurs cardinale ?)

Accessibilité

L’accessibilité est une pratique à généraliser dans l’ensemble des domaines du design. S’il veut être inclusif, s’il veut réellement améliorer la vie des êtres humains, le design doit être accessible. Du logo au flyer en passant par le site web, chaque élément doit être pensé pour faciliter sa compréhension et son utilisation à toutes et tous. Dans mon travail je pense donc aux choix de mes couleurs, à la lisibilité (donc à mes choix typographiques), et à la forme des supports que je propose.

Apprentissage permanent

Une veille graphique autant que politique et scientifique (même pied d’égalité)